Quand Brandao...
se transforme enBandao !!
(Il arrête de tirer sur les potao)
Photos : L'Equipe.
Quand Brandao...
se transforme en
A défaut du raffinage, on fait dans le raffinement chez Total. Pour preuve, ce panneau situé près du grand rond-point de Dunkerque et qui permet de suivre en direct
l'évolution du nombre de licenciements prévus dans le semestre ! Manque plus que le widget.
On en a eu la confirmation : au festival d’Angoulême, 37ème du nom, les vraies stars ce sont les BD. Quand Philippe Manœuvre salue les automobilistes et prend
des photos du parvis de la gare le dimanche midi, pas un passant ne bronche. Et quand le ministre de la culture – excusez du peu – visite le salon des éditeurs, il n’y a que les photographes qui
s’agitent. Le bras en écharpe caché sous un épais gilet en laine, la démarche légèrement hésitante, Frédéric Mitterrand n’en arpente pas moins tous les stands. « Mettez-lui son pull, il
va attraper froid ! », implore la garde rapprochée du ministre, alors que celui-ci s’échappe du stand Dupuis pour répondre, à l’air frais, aux questions des journalistes. Il
s’enthousiasme : « C’est extraordinaire de voir la richesse de cette activité culturelle et de cette pratique culturelle qui met en contact des mondes différents et des origines
différentes, et en plus qui marche sur le plan commercial ! ». La survie du festival vient sur le tapis. « Le fait que je vienne et que ce soit moi qui me charge de ce
dossier, c’est déjà quand même une garantie à priori », rassure le ministre. Pour le coup très imagé dans ses propos : « Il faudrait qu’il y ait une catastrophe, qu’il y
ait une bombe qui explose pour que les choses se… ». Il semble tout ému par une question sur ses lectures d’enfance : « je ne peux pas y retomber, je suis en
perpétuelle enfance. J’ai pas l’impression d’un retour en arrière, j’ai l’impression de… continuer ».
J’ai demandé pour terminer au ministre ce qu’il pensait d’un personnage qui s’affiche de plus en plus régulièrement au festival : le vampire. « Comme nous sommes dans la région de Ségolène Royal, j’adorerais pouvoir l’embrasser dans le cou et être son Dracula », a-t-il conclu dans un élan théâtral.
Marcher dans les terres en direction des Bassins à flot, atypique quartier de Bordeaux, offre un tout autre
itinéraire que la belle courbe tracée par le tram. Pour découvrir la bordure de cet îlot d’hangars, il convient d’éviter les beaux quais qui s’offrent aux piétons, en s’enfonçant vers les
bâtiments poussiéreux, les rues étroites sentant l’urine – et une vague odeur de végétation mouillée.
A l’angle de chaque trottoir, le ciel disparaît entre des immeubles et des garages, serrés comme des sardines. On
ne devine pourtant pas les bassins, étendues d’eau si proches. L’endroit que l’on cherche à joindre pourrait tout aussi bien se trouver à des milliers de kilomètres. On continue de marcher, sans
apercevoir l’horizon, rue Dupaty ou de la faïencerie. Pour arriver enfin à « l’arête » de ce gigantesque capharnaüm à ciel ouvert, où le bitume et le vent semblent seuls régner en
maîtres. Saisissante enclave bordurée par de grands arbres feuillus, où le métal semble pousser dru comme l’herbe ailleurs.
On est passé dans un autre monde, et les déplacements, bien que rares, s’effectuent motorisés. Le piéton, lui,
semble subitement plus petit, mais toujours aussi perdu dans un cercle de fer, d’eau croupie, de mâts sales et de béton dont on ne perçoit pas le découpage, qui semble se multiplier tout autour
de la base sous-marine, entrecoupé par de fouillis blocs de verdure. Si le mouvement ne manque pas, il n’a rien d’inhabituel. Rien en tout cas qui ressemble à de la vie.
A part,
peut-être, ces quatre scooters zigzagants entre les hangars 21 et 22, cachant un instant la lumière des néons des auto-écoles et autres magasins de moto qui leur servent de décor de fond. Les
observant à quelques mètres, leur moteur ronronnant masqué par le vent, la ligne d’horizon est parfaitement plate et claire. Ils sont à distance égale entre la route et l’eau, donnant
l’impression d’évoluer dans un entre-deux.
L’endroit parfait pour un rodéo mécanique. Les couleurs, les phares, les tenues des jeunes, que l’on découvre en fait encadrés par un moniteur de moto-école en s’approchant, sont complètement noyées dans le gris et l’imposant du parking où, roulant à grande vitesse entre les plots, ils s’exercent aux virages. Déjà repartis, après plusieurs cercles accompagnées de gesticulations muettes du moniteur, les voilà déjà repartis derrière le hangar, peut-être se réchauffer autour d’un café.
On se tourne alors vers la Garonne, cherchant à apercevoir les rails de la civilisation. Si l’on en juge par le tracé, les rails du tramway sont bien déterminés à s’inviter dans cette enclave. En attendant, pas âme qui vaille le long de la grande rue Lucien-Faure. Vestiges de docks, fumées d’usine, rares panneaux illuminés se jaugent en attendant de voir ce qu’il pourrait bien se passer.
« Oui, oui, c’est ici que ça bouge le soir ! ». Nous sommes quai Armand-Lalande, à la lisière d'un singulier quartier bordelais : les Bassins à flot. Il est presque minuit. « The place to be en boîte de nuit », répètent la plupart des jeunes croisés plus tôt dans la journée. On veut bien les croire, mais aux Bassins, pendant qu’on patiente dans un Café maritime à moitié vide, même les ombres pioncent.
Pas un bruit ne s’échappe de La Dame de Shangaï (photo) ou du Deck, deux immenses clubs-péniches baignées d’une lumière blafarde façon Moulin Rouge ou Star Trek. L’eau qui dort dans l'obscurité donne au grand boulevard ferré l'air d'un fantôme. De l’autre côté des hangars, deux prostituées droites comme des i sous leurs parapluies sifflent les garçons qui passent. On patiente encore. Les clients du Café maritime semblent bien trop calmes pour aller se trémousser dans la cale d’une péniche, ou plus loin au Pier_6, cube à la lumière aveuglante façon magasin de Ipod.
Minuit trente, bientôt quarante-cinq. Au compte-gouttes, de petits groupes de gens commencent à affluer.
Un grand type, t-shirt réfléchissant, suivi de sa clique, claque la bise aux videurs de La Dame.
« Alors, Paulo, t’étais où ? » – « La tournée des Grands ducs, les gars ! On était chez Chris, à l’Azuli, au Torito, à l’Apollo, au Milo’s Café. On est passé chez deux potes aussi. » Ils sont « venus en voiture », ne boivent pas que de l’eau, et « repartiront en voiture ». Ce qui semble amuser Paulo.
« Il y a beaucoup de garçons ce soir », grommèlent Jean-Claude et Philippe, les deux videurs. « C’est pas bon, on va couler là ». Ca sonne comme un avertissement pour les meutes de mâles qui se présentent à la porte. L'une passe, puis deux : « je vais faire comme si j’avais pas vu les baskets hein ». Puis le tant redouté : « Messieurs, ça va pas être possible ».
A l’intérieur, les rythmes chaloupés de la house remplacent peu à peu la playlist NRJ. Derrière un synthé entouré de papier alu flashy, un ersatz de Jack Sparrow se met à jouer de la guitare. Le DJ coupe des morceaux que personne ne connaît, et chante (mal) sur les refrains. Bientôt, il laisse sa place à de suaves voix féminines ou d’outre-tombe : envie de sexe/ besoin de sexe, j’aime quand c’est bon et qu’il y a du gros son, i was made for loving you baby/ you was made for loving me.
Indifférents à cet effort, les gens font des allers-retours cigarette à l’air frais/ trémoussage sur le pont inférieur. 25, 30 ou 40 ans, personne ne se mélange mais tout le monde cohabite. Dans une certaine retenue, tout de même. Guindés, mais pas trop. Une brune trentenaire, la jupe légère, exhibe son cuir probablement neuf en dansant.
Un compromis, La Dame, laisse entendre ce couple de quarantenaires libournais. « Par ici, c’est vraiment pratique pour se garer. On a diné à l’étage avant de descendre danser. On ne sait pas si on restera jusqu’à la fermeture. Et pour la musique… on s’adapte ! ». Deux heures quarante-cinq du matin. L’entrée du pont inférieur de la Dame ressemble maintenant à un escalator Gare Montparnasse. On décide d’aller voir ailleurs sur le boulevard.
De drôles de personnages sur le pont
A droite, Le Deck, hacienda sur les flots, plus club que boîte, à la clientèle plus âgée et plus posée aussi. On ressent une pointe de gêne en débarquant dans un univers où tout le monde se connaît (des Chartrons, apprendra-t-on). Il n’y a pas la place pour danser de toute façon. Une curieuse scène se déroule dans l’indifférence générale.
Deux femmes court-vêtues de noir, plutôt vulgaires, dansent plus que lascivement, coupe de champagne hors de prix à la main. Elles se font tripoter tour à tour par trois hommes, chemises à moitié ouvertes, chaînes en or. Imaginer de la cocaïne au fond de leurs narines se fait sans peine. L’une des femmes se dit « commerciale », note son numéro de téléphone à tout va. Amusé, l’un des hommes crie plusieurs fois à la fille : « tu suces ce type, tu avales, je paye ma bouteille de champagne ». Elle réplique par des coups de pied, entre jeu et agressivité : « elle le fera pas », nous explique-t-il. « Que de la gueule. De toute façon c’est qu’une grosse salope ! Moi c’est ça que j’adore en soirée, traîner avec des bonnes grosses salopes ». Il reprend, après un grand rire : « Ces filles font leur beurre en nous ramenant dans les bars à hôtesses, sur les quais, après la fermeture de la boîte. Elles touchent 25% sur chaque bouteille ».
Derrière, sans un regard pour cette scène digne d’un mauvais film érotique, Kevin, barman au Bistrot des Anges, clame son amour pour cet endroit. « C’est un lieu à part, un mélange de personnalités. Les gens sont plus ouverts ici. J’ai pu discuter avec des joueurs des Girondins, Gourcuff, Obertan, Souleymane Diawara ! ». On se crée un passage pour ressortir.
Quatre heures trente : trop tard pour aller au Pier_6, rendez-vous de la jeune bourgeoisie branchée locale, en remontant vers l’usine Lesieur.
Le premier tram va bientôt arriver, quelques voitures vrombissent de manière inquiétante pour démarrer. Ici et là, des bagarres inter-boîtes éclatent. Les videurs unissent leurs efforts : trois bombes lacrymogènes en plein sur un énergumène. « Pas le choix, il se battait avec du verre brisé », beugle l'un d'entre eux.
Deux potes de beuverie, l’air bredouilles sur le chemin du retour, lisent à voix haute des textos de leur égérie...